DES CERAMIQUES REPARATRICES DU VIVANT
Au pied de l’un des ponts qui franchissent les canaux de Sète, un bout noir, discret, est accroché à une bitte d’amarrage, au pied d’un vieux canot à moteur. On s’accroupit, on tire. Cela résiste. On insiste jusqu’à rompre ce qui accrochait et l’on remonte cinq masses organiques de la taille de gros galets, liées entre elles. On y distingue quelques anémones, des œufs de seiche. Dans l’eau, le même enchevêtrement vivant tapisse le soubassement de béton, comme s’il avait diffusé depuis la zone occupée par les galets, alors qu’un peu plus loin le fond paraît mort, simplement souillé de sédiments inertes.
À quelques encablures, dans l’atelier de l’artiste Damien Fragnon, on retrouve les mêmes galets sans leur gangue biologique. En terre cuite, oblongs et creux pour permettre la cuisson, percés sur leur face la plus plate pour l’accrochage, ils sont recouverts sur l’autre face d’une multitude d’émaux aux couleurs vives, aux surfaces mates ou brillantes, lisses, accidentées, alvéolées ou mousseuses. Doubles de ceux immergés dans le canal, ils sont destinés à être conservés et exposés.
Les céramiques émaillées deviennent des récifs qui génèrent des micro‑milieux
Les émaux apportent des nutriments qui favorisent le retour d’animaux et de végétaux. Le cobalt et la vitamine B12 présents dans certains émaux bleus attirent les anémones ; les oursins, eux, sont plus sensibles au carbonate de calcium, nécessaire à la fabrication de leurs piquants par biominéralisation. En installant ces sculptures rocailleuses, on offre des micro‑habitats où la matière céramique forme un substrat biogénique qui agit par capillarité et constitue un support de vie. Dans le canal, les galets deviennent des petits récifs qui génèrent des micro‑milieux.
Ce qui vaut dans les canaux sétois se décline ailleurs. D’autres pièces ont été installées dans divers milieux altérés par les usages anthropiques : l’étang de Thau, des forêts vosgiennes à plantations monospécifiques, un parc montmartrois au‑dessus des carrières de calcaire lutécien, des lisières de champs de maïs traités aux pesticides et au cadmium. Partout, le même protocole expérimental : exposer une sculpture dans un biotope altéré, en espérant qu’elle régénère localement le vivant grâce aux émaux sur lesquels les organismes trouvent des composés favorables à leur développement.
Difficile de savoir à l’avance ce qui fonctionnera. Chaque installation, même prédocumentée, comporte une part d’inattendu. L’approche est empirique : la conception d’une pièce et de ses émaux constitue une hypothèse testée in situ, pour observer la réaction du vivant à sa présence et sa capacité éventuelle à initier la régénération d’un micro‑milieu. Chaque réussite témoigne d’une alchimie patiente entre minéraux, cendres végétales, oxydes métalliques et organismes qui y trouvent de quoi se nourrir et cohabiter. La sensibilité des milieux est déterminante, mais il faut aussi considérer la pièce elle‑même : sa forme, sa porosité, sa microtopographie et sa chimie de surface, qui permettent au vivant d’accéder aux nutriments et aux minéraux contenus dans les émaux.
Inverser le geste céramique classique : au lieu de vitrifier, laisser respirer et s’animer la matière.
L’art des émaux vise habituellement à rendre les pièces étanches pour les usages domestiques. Ici, au contraire, il s’agit de produire des surfaces qui libèrent des substances actives tout en conservant une solidité minimale. Les sculptures sont elles‑mêmes sensibles, fragilisées par les milieux qui les accueillent : humidité, sel, acidité. Damien joue sur l’épaisseur des couches, sur la nature des matières premières, sur les températures de cuisson et met au point une technique hybride, à la fois proche de savoirs vernaculaires et tournée vers un usage original : produire des pièces poreuses, aux surfaces propices à l’installation du vivant. D’où ces effets de textures qui s’ajoutent à la plastique colorée et participent autant à leur puissance d’engendrement qu’à leurs qualités esthétiques, visuelles et tactiles. Ces peaux‑céramiques sont des interfaces chimiques actives, un épiderme entre la terre et les organismes : elles filtrent, relâchent, absorbent. Elles inversent le geste céramique classique : au lieu de vitrifier et fermer, elles laissent respirer et s’animer la matière.
Reprenons le processus. D’abord, le prélèvement d’échantillons de terre au cours des résidences et des arpentages de terrain, puis le traitement : lavage, broyage, tamisage, mélange. À partir de ces échantillons, fabrication d’émaux appliqués sur des galets de grès façonnés et précuits – parfois sur des pièces plus complexes, mimétiques des milieux où elles seront installées. Vient ensuite la cuisson : les couleurs obtenues révèlent des minéraux caractéristiques, indicateurs de concentrations souvent liées à des activités humaines – agricoles, minières, industrielles ou forestières – qui modifient la composition des sols. Les galets ainsi produits deviennent des indices visibles de l’empreinte laissée par ces activités dans la matière même des milieux.
Certains composants, comme le manganèse, ne sont pas réutilisés en raison de leur toxicité. Par leur simple coloration, les galets rendent perceptible une transformation silencieuse du milieu : altérations, contaminations, accumulations de résidus. Le visible prend forme là où il était invisible ou diffus, sans se substituer aux savoirs produits par les études toxicologiques. Ils agissent dans l’ordre du partage du sensible. Chaque teinte indique une présence. Les bleus au cobalt, les verts et roses au chrome, les bruns au fer, les rouges au cadmium, les noirs au cuivre ne sont pas décoratifs : ils traduisent une composition minérale spécifique, une trace physique de l’histoire du sol, les signes visibles d’une mémoire écologique.
Une intention de réparation : le prélèvement opéré dans un sol abîmé permet ailleurs une revitalisation
Puis vient l’immersion dans d’autres environnements dégradés, dans l’espoir que ces pièces, par leur présence, leur forme, leur composition, contribuent localement au retour du vivant. L’émail devient nutriment : il attire des organismes qui s’étaient retirés et favorise, par leur retour, la constitution d’un nouveau micro‑milieu. Il y a dans ce geste une intention de réparation : le prélèvement opéré dans un sol abîmé permet d’en révéler la pollution, mais aussi de produire une pièce capable d’activer ailleurs une revitalisation. Les sculptures, en favorisant capillarité, humidité, colonisation biologique, deviennent des supports vivants. Elles accueillent microalgues, larves, coquillages. Elles accumulent les sédiments, créent des abris, retiennent l’eau en milieu sec. Ce sont des dispositifs de régénération lente où se joue une écologie de la matière, à la fois sensible et expérimentale.
Le contact avec ces sculptures – galets ou formes plus élaborées – émeut. Elles donnent à voir les terres dont elles sont issues et leurs altérations invisibles, ainsi que les milieux qu’elles contribueront, à leur échelle, à soigner. Elles nous plongent dans le large processus de régénération du vivant par l’art de la céramique, là où il a été fragilisé par l’activité humaine. L’expérimentation documentée s’institue peu à peu en corpus de savoirs – artistique, technique, sensible – tout en faisant œuvre et en manifestant la puissance vivifiante des matières et des gestes artistiques au sein de milieux abîmés.
